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Dimanche 18 Novembre 2012 :

 

Chronique

L'État perd la boussole !

Par Jean-Christophe Le Duigou (1)

Les entreprises veulent des salariés formés, qualifiés, une recherche publique performante, une sécurité efficace, des équipements publics modernes, mais elles ne veulent payer ni pour leur réalisation ni pour leur entretien, et elles mettent les États en concurrence. Au nom de la compétitivité, les gouvernements successifs les ont dégagées peu à peu d'une grande partie de leurs responsabilités collectives. Une telle stratégie a des limites. L'évolution du financement de la protection sociale en témoigne. Exemptions, allégements, exonérations se multiplient. Jusqu'à la décision d'instituer un crédit d'impôt de 20 milliards d'euros, sorte de chèque représentant un « à-valoir des entreprises sur la masse salariale ». Comme le montrent les calculs du haut conseil au financement de la protection sociale, le moment arrive où les impôts, taxes, CSG et contributions publiques vont représenter, en termes de ressources de la protection sociale, plus que les cotisations effectives !

Ce constat traduit une perte de maîtrise de la puissance publique qui n'arrive plus à perpétuer une organisation énconomico-sociale plongée dans la compétitivité mondiale. Le pays ne serait plus que la « base arrière » de firmes partant à la conquête du monde. L'État est censé protéger à l'intérieur et conquérir à l'extérieur. Les accents sont différents à gauche et à droite : la gauche insiste sur le volet « protection », la droite sur la dimension « conquête ». Mais le projet collectif s'estompe en même temps que le tissu social se délite. C'est ce qu'accepte Denis Kessler appelant, une nouvelle fois, a jeter le système social par-dessus bord. En fait, « l'efficace », au sens de la compétitivité marchande, prend le pas sur toutes les autres considérations. Comme si la condition humaine se mesurait à l'aune des marchés ! Cela nourrit en retour le recul de la notion d'intérêt général et accentue le vide citoyen qui risque d'être comblé par la multiplication des « clientèles ». Beau progrès en perspective ! Moins d'impôts pour les entreprises d'un côté, plus de TVA et moins de dépenses publiques pour les salariés de l'autre, le « pacte de compétitivité » présenté la semaine dernière par le gouvernement est l'expression de cet État de plus en plus écartelé entre son rôle social et les appels au soutien des entreprises. Dans les faits, entre les deux objectifs, un abîme se creuse dont l'endettement public n'est finalement que la traduction.

C'est du refus d'un tel écartèlement que pourra naître une nouvelle démarche politique au sens plein du terme. L'État est bien sûr affaibli à l'heure où les entreprises, la finance, mais aussi certaines catégories de travailleurs peuvent « faire sécession » en s'extrayant du champ de la solidarité collective. Le contrat social ne découle plus d'un processus unique, piloté par l'État, c'est-à-dire à travers les élections, les institutions publiques, les politiques nationales mises en œuvre. Mais cela ne veut certainement pas dire qu'il faille céder à l'idée selon laquelle l'État est désormais appelé à jouer un rôle mineur, laissant le champ libre au patronat, comme c'est le cas actuellement face à la plupart des offensives du MEDEF. Réinventer le pouvoir et la démocratie en France suppose alors non pas un nouveau tracé des frontières entre l'État, les citoyens et les acteurs sociaux et les entreprises, mais une maîtrise collective des outils de financement (épargne, crédit, fiscalité) et la réaffirmation de l'importance de l'intérêt général.

Un hirondelle en fait pas le printemps. Mais il est symptomatique que le magazine économique « l'Expansion » titre ce mois-ci : « Paris trop tributaire des marchés » et publie un appel de plusieurs personnalités à une « renationalisation de notre dette publique ». cela reste encore timide, ambigu. Mais cette réaction montre que l'intérêt général est bien un point d'ancrage essentiel de l'action publique, celui qui en fait sa spécificité.

(1) Économiste et syndicaliste.

(L'Humanité Dimanche)

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