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Mercredi 14 Novembre 2012 :

Génération au bord du gouffre

54 % des jeunes Espagnols sont au chômage ou cantonnés à une précarité maximale. La « génération ni ni » (ni salariés ni étudiants), comme la surnomme la droite, est la première victime de la crise. Reportage à la veille de la grève générale.

Madrid, (Espagne),

envoyée spéciale.

Trois longues dreadlocks encadrent son visage enfantin. Cigarette roulée à la main, Pablo lance : « Je ne veux pas vivre pour travailler, mais l'inverse. » Assis à la terrasse d'un café à deux pas de la Puerta del Sol, où il y a un an et demi, avec son groupe Jeunesse sans futur, il a activement participé au mouvement des Indignés, ce licencié en sociologie de vingt-trois ans refuse de baisser les bras. Depuis deux ans, il est pourtant au chômage. Comme 54 % des Espagnols de 16 à 25 ans. « C'est impossible de se projeter à long terme, dit-il. Tu n'as pas d'autre choix que de continuer de vivre chez tes parents. » Mais ce rempart-là craque aussi : six millions d'Espagnols, soit un actif sur quatre, sont au chômage, dont 1 million de foyers où les deux parents sont privés d'emploi. Deux millions ne bénéficient d'aucune prestation sociale.

 

La précarité est devenue la norme

Ce ne sont là que quelques-unes des caractéristiques de la crise économique espagnole. Mais surtout de l'impasse des politiques d'austérité. « Le gouvernement de Mariano Rajoy veut culpabiliser les Espagnols en leur disant qu'ils ont vécu au-dessus de leurs moyens, poursuit Pablo. La réalité est qu'ils vivent plus mal, étranglés par des emprunts hypothécaires et des coupes budgétaires dans les dépenses publiques. » Selon lui, le fléau endémique du chômage sert « d'excuse au gouvernement et aux entreprises » pour cantonner les jeunes au « travail précaire et sans droits ». Les contrats « poubelles » d'une heure ou de quelques jours ont explosé sous les législatures précédentes du Parti socialiste et du Parti populaire. D'abord porte d'entrée sur le marché du travail, la précarité est vite devenue le norme pour la jeune génération. Celle-là même que le FMI a qualifiée de « génération perdue ».

« Mon contrat le plus long a été de huit jours », rappelle Yolanda, vingt-quatre ans et bientôt une licence de sciences politiques en poche. « La jeunesse n'est pas sans futur mais, affirme-t-elle, ce qui est sûr, c'est qu'elle vit plus mal que ses parents. » Avec la hausse des frais d'inscription à l'université et les coupes budgétaires dans l'éducation, Yolanda a dû débourser 1700 euros, contre 600 euros l'an passé. « Avec ces tarifs, tu es obligé de travailler pour financer tes études, déclare-t-elle. Mais, faute de travail, tu ne peux pas étudier. C'est le serpent qui se mord la queue. » Ni étudiant ni salarié, il n'en fallait pas moins à l'exécutif du Parti populaire pour dessiner en direction de la « génération des ni ni » de nouveaux contrats d'apprentissage, calqués sur « mini-jobs » allemands.

Faute de perspectives, nombre de jeunes font le choix de l'émigration. Sara partira en juin au Venezuela. Non sans humour, la jeune femme, titulaire d'un doctorat en sciences politiques, explique : « L'Espagne, c'est comme l'Amérique latine des années 1980-1990, à l'époque des plans d'ajustements structurels. Mais la différence notable est qu'il a fallu des dictatures. Ici, il suffit de quelques technocrates. » Sara assume son départ. Se ravise. Se dit « chanceuse » de travailler actuellement dans ce bar du quartier de La Latina par rapport à ses semblables au chômage, tout en critiquant les cadences de travail infernales.

Sara est acculée par la nouvelle réforme du marché du travail, qui allège les coûts et les conditions de licenciement, mais aussi les salaires, les sociétés jouant sur cette clause au prétexte des baisses de revenus de l'entreprise. Sara a travaillé six mois sans contrat. Depuis la réforme, trois salariés sur six ont été licenciés. « Mon salaire a été réduit de 30 % et je suis désormais dans l'obligation de travailler vingt heures supplémentaires par mois », déclare-t-elle.

Le sentiment de gâchis est palpable : « Je dois à cette société la chance d'avoir pu étudier et je voudrais lui apporter en retour », confie-t-elle. Et ce mal-être est un bouillon de culture de résignation et explosion sociale. « Assemblée constituante », « changement de régime », « transformation politique » sont sur les lèvres de Sara, Pablo, Yolanda, qui seront, demain, de la grève générale, parce que « c'est toute la société qui est au bord du gouffre ».

Cathy Ceïbe

(l'Humanité du mardi 13 novembre)

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