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Jeudi 1er Novembre 2012 :
Chronique Compétitivité : un débat en forme de guet-apens ! Par Jean-Christophe Le Duigou (*) les plans sociaux se multiplient dans tous les secteurs. L'industrie souffre particulièrement : 70 000 emplois industriels ont disparu chaque année en moyenne ces 15 dernières années. La place de l'industrie dans la production nationale s'est effondrée, tombant de 18 % du PIB à moins de 12 %. Il n'est dès lors pas étonnant que le déficit commercial de la France se creuse dangereusement. Que va faire le gouvernement ? Louis Gallois, ancien dirigeant d'EADS et de la SNCF, s'est vu confier un rapport qui, selon les récents propos du président de la République, devrait « servir de socle à une nouvelle politique industrielle ». Le retour à la compétitivité passera-t-il par une baisse du coût du travail, « l'ultime solution » prônée par le MEDF ? La réponse viendra-t-elle, à l'inverse, de la promotion du travail, de l'innovation, de la qualité, d'une montée en gamme de nos productions et de la limitation des prélèvements du capital, ce que préconisent nombre d'économistes ? Avant de trancher, il faut identifier l'origine de notre déficit commercial. La réponse ne manque pas de surprendre. Ce n'est pas avec nos concurrents brésiliens, asiatiques, Indiens ou autres « émergeants » que notre commerce extérieur français se dégrade, mais bien au cœur de l'Europe. La moitié des échanges extérieurs de la France réalise au sein du continent européen. C'est là, et non dans le commerce avec les pays à bas salaires du Sud, que l'on trouve la cause de la dégradation de notre balance extérieure. Ainsi, le creusement du déficit commercial de la France ces 10 dernières années est dû à plus de 85 % aux échanges intra-européens, notaient les sénateurs dans un récent rapport. Cela veut bien dire que la question du coût du travail dans la perte de compétitivité n'est pas la véritable question. Si l'on compare la France et l'Allemagne par exemple, le coût du travail dans l'industrie est le même, 35 euros de l'heure. Le nombre d'heures travaillées supérieur en France. En revanche, et cela n'est pas suffisamment noté, l'Allemagne utilise 4 fois plus de robots que l'industrie française, démontrant par là que l'automatisation de la production n'est pas structurellement défavorable à l'emploi. Baisser le coût du travail ne permettra pas de regagner des parts de marché. Le calcul a été fait pour PSA. Le coût de la main-d'œuvre ne représente qu'un peu plus de 1/5 du prix d'une voiture. Une baisse de 5 % de la masse salariale ne représenterait qu'un gain de 1 % sur le prix final d'une automobile, soit 150 euros pour une voiture de 15 000 euros… Pas de quoi changer fondamentalement la donne ! Reste que, sur une longue durée, les Allemands ont réussi à maintenir leurs parts de marché. S'ils sont plus compétitifs, c'est en raison de la compétitivité « hors coût », c'est-à-dire le triptyque « image, qualité, technologie » qui fait qu'un produit équivalent est vendu 5 à 15 %, voire 20 % plus cher s'il est allemand. Preuve en est. Un modèle équivalent, une Volkswagen est aujourd'hui vendue 7 % plus cher qu'une voiture Peugeot ou Citroën. Cette majoration de prix ne l'empêche pas de mieux se vendre. La France souffre avant tout d'une faiblesse de compétitivité hors coût : insuffisance de l'effort de recherche et développement, insuffisance de l'emploi qualifié, qualité moyenne des produits, etc. La France souffre aussi d'un coût exorbitant du capital. Les dividendes versés aux actionnaires progressent nettement plus vite que les salaires et la production. Sur les 3 dernières décennies, la part des dividendes versés aux actionnaires par rapport à la valeur ajoutée des entreprises a été multipliée par 5, passant de 5 % à 25 %. Sur la même période le montant des dividendes versés aux actionnaires a été multiplié par 20, pendant que la masse salariale n'augmentait que d'un facteur 4. La masse des dividendes versés aux actionnaires a donc progressé 5 fois plus vite que la masse salariale. Si l'on parle de compétitivité, il faudrait vraiment regarder dans ces directions. (*) Économiste et syndicaliste. (L'Humanité Dimanche)
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