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Vendredi 6 Avril 2012 :
Éditorial Quelle campagne sans le Front de gauche ? Par Jean-Paul Piérot On a beau être désormais habitué à l'immensité des foules, à la marée humaine qui envahit les places, qui déborde des salles les plus vastes et devenues trop exiguës, on a beau avoir senti, à maintes reprises, cet extraordinaire élan populaire qui marie la colère, la bonne humeur et la fraternité, on ne saurait être blasé du phénomène que révèle la campagne du Front de gauche. La vague rouge qui a enchanté Toulouse, la Ville rose, hier soir n'était pas une réplique, une déclinaison méridionale de la toute récente reprise de la Bastille, elle la prolonge. Elle est un nouveau jalon dans le déploiement d'un mouvement qui n'est pas près de s'assagir et réserve encore bien des surprises à ceux qui n'ont rien vu venir et s'obstinent à n'y rien comprendre. Le complot du silence et de la condescendance de la petite ronde des commentateurs interchangeables, qui a accompagné le début de la campagne du Front de gauche, a fait place depuis quelque temps à un tonitruant crescendo médiatico-politique. L'engagement populaire croissant, que reflète, bien davantage encore que les sondages, le succès des rencontres citoyennes, des plus modestes aux plus spectaculaires, a obligé les observateurs bien en cour à réviser leur grille de lecture, sans pour autant essayer d'en analyser sérieusement les causes. En gros, leur monde se divise en deux catégories : ceux qui présentent les propositions du Front de gauche comme le premier cercle de l'enfer ; et ceux qui avec le même effroi assurent qu'avec Mélenchon on rasera gratis. Cette métaphore du barbier a été répétée à l'envi par des perroquets du libéralisme, le plus souvent assortie de la concession : Mélenchon faire rêver. Les contempteurs du Front de gauche, chacun l'aura compris, cherchent à marteler la contre-vérité selon laquelle le Front de gauche n'aurait à vendre que du rêve et qu'il ne prévoirait pas les moyens de le réaliser. Mais quel autre candidat que Jean-Luc Mélenchon propose un écart des salaires dans toute entreprise n'excédant pas un à vingt, des mesures fiscales établissant un revenu maximal de 360 000 euros par an et plus généralement permettant, par une augmentation du nombre des tranches, une plus juste progressivité de l'impôt ? Accompagnées de la garantie d'un Smic à 1700 euros (brut dans un premier temps), sont-ce là des mesures de terreur qui effarouchent Laurence Parisot ? Pour elle et les siens, sans doute, mais pas pour tout le monde du travail. Il paraîtrait que la campagne est ennuyeuse, qu'elle se déroule en dehors des Français, geignait hier matin Marielle de Sarnez, proche de François Bayrou. Cela serait sans doute vrai si les partisans du Front de gauche n'avaient pas réveillé la campagne, n'avaient imposé par la force du nombre des thèmes sociaux qui taraudent toutes les familles modestes et n'avaient placé le débat dans une perspective de vrai changement. Sinon, nous risquions bien de nous voir imposer de stupides controverses sur la viande halal, et peut-être le spectacle affligeant et pathétique des arrestations quotidiennes de pieds-nickelés islamistes aurait-il eu plus d'écho. Et au milieu de cette confusion, Nicolas Sarkozy aurait pu discrètement faire passer son projet, dont nous espérons bien qu'il sera vite oublié pour cause de fin de bail à l'Élysée. Austérité renforcée, asphyxie des collectivités locales, règle d'or contre la souveraineté nationale... Comme dit le poète, il est temps que le malheur succombe. Il est temps aussi que l'extrême droite soit remisée au fond de la cour. Autant d'ambitions qui soulevaient d'enthousiasme la foule rouge de la Ville rose. (l'Humanité)
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