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Dimanche 29 Janvier 2012 :

 

La gangrène des consciences

Par Jean-Christophe Le Duigou (1)

Le sommet social du 18 janvier a suscité à droite et dans le patronat une véritable « course à l'échalote ». C'est à qui aurait l'idée la plus radicale pour abaisser le coût du travail. On a entendu plusieurs responsables de l'UMP proposer « l'enterrement définitif des 35 heures » ; d'autres « la suppression de la cinquième semaine de congés payés ». Dominique de Villepin  souhaitait « porter la durée légale du travail à 37 heures, payées 35 ». François Roubaud, de la CGPME, demandait la création d'un « contrat de projet », sorte de super-CDD de 30 mois. Quant au président de la République, il a de son côté martelé le thème de « la TVA sociale indispensable pour retrouver de la compétitivité en Europe ». Tous ces discours s'appuient sur un travestissement de la réalité.

Non, les Français ne travaillent pas moins que les Allemands.

L'institut COE-Rexecode, proche du patronat, a purement et simplement déformé les travaux d'Eurostat. Il a dissimulé le choix allemand de privilégier les « petits boulots ». Ce que confirment les statisticiens. La méthode de collecte outre-Rhin sous-estime grandement le nombre de salariés en congés de capte surtout très mal les petits boulots, dont le nombre a explosé : 3 millions de personnes occupent des emplois dits de « peu d'importance », donc des « mini-Jobs » rémunérés 400 euros par mois... On travaille effectivement moins quand on est à temps complet en France, mais on a aussi moins recours au temps partiel, et les salariés à temps partiels travaillent plus qu'ailleurs. La durée de travail, corrigée des petits boulots allemands, est au bout du compte en faveur de la France.

Selon les comptes nationaux 2010, la durée effective du travail de l'ensemble des actifs occupés était de 1439 heures en France, contre 1408 en Allemagne. La comparaison est également à la faveur de la France si on prend en compte l'ensemble des salariés : 1363 heures en 2010 en France contre 1323 heures en Allemagne.

Non, le coût du travail dans l'industrie n'est pas plus élevé en France qu'en Allemagne.

Selon COE-Rexecode, le coût de l'heure de travail horaire, tous métiers confondus, serait de 13 % inférieur en Allemagne par rapport à la France. Une manipulation de plus. Ce qui compte dans la compétitivité, c'est bien le coût unitaire de la main-d'oeuvre qui intègre la productivité du travail. Or la productivité en France reste excellente, ce qui permet de compenser des coûts salariaux horaires plus élevés. Quant au coût du travail dans la seule industrie manufacturière, qui réalise à elle seule 80 % des exportations, il est en réalité le même qu'en Allemagne, admet COE-Rexecode. Si les salaires ont augmenté trois fois plus vite en France qu'en Allemagne entre 2003 et 2010, c'est surtout en raison d'une forte austérité salariale outre-Rhin, et non d'une envolée des salaires français, qui ont suivi la moyenne européenne. « C'est l'Allemagne, et non la France, qui fait figure d'exception en Europe », admet d'ailleurs le think tank patronal, l'Institut de l'entreprise.

Si l'enjeu n'avait pas été aussi important, l'on aurait pu mépriser cette campagne. Tous ces « responsables » politiques et patronaux rêvent-ils comme M. Tchuruk, l'ancien patron d'Alcatel, d'une « société sans usines » avec son corollaire, des entreprises sans travailleurs ? Du point de vue des coûts salariaux, pour les financiers, ce serait l'idéal. Mais il y a un « hic » : qui produirait la richesse ? Qui la consommerait ?

La réalité est que la collectivité ne paie pas trop pour la santé, le logement, les transports, l'éducation des travailleurs. Elle paie par contre trop pour les licenciements, le sous-emploi, les exportations, la rentabilité du capital, la rémunération des intermédiaires financiers. Elle paie trop pour les fortunes qui prêtent à l'État qui s'endette. Croire dans ces conditions que l'on va redresser la balance commerciale en taillant dans les salaires et la protection sociale relève d'un très mauvais calcul.

Le patronat parvient ainsi à saper les efforts de justice sociale. Les profits et les fortunes augmentent alors que l'on culpabilise des millions de salariés parce que la sécurité des uns est présentée comme un privilège et l'assistance aux autres comme un encouragement à la paresse. Il y a là, à l'œuvre, une véritable gangrène des consciences qui fait le jeu du Front National.

(1) Économiste et syndicaliste.

(L'Humanité Dimanche)

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