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Vendredi 27 Janvier 2012 :

 

Éditorial

À front renversé

Par Patrick Apel-Muller

« Nous ne voulons pas laisser reculer le présent dans le passé. » Ce cri de Baudelaire revient en mémoire, à entendre les vaticinations de la droite. Il aura suffi d'un léger infléchissement à gauche du discours de François Hollande pour réveiller la peur du rouge chez les bêtes à corne. Voilà Valérie Pécresse qui prophétise un « modèle social en péril » et voit des Français « menacés ». Laurent Wauquiez dénonce un programme qui « tourne le dos aux classes moyennes ». Nicolas Sarkozy en rajoute avec cette impudence qui est une marque de fabrique en se posant comme le champion de

« l'indépendance de la justice et des magistrats ». Comme si sur ces trois sujets comme sur tant d'autres, ce n'était pas la droite qui avait saccagé les acquis sociaux, dévasté beaucoup de ce qui fait un certain art de vivre ensemble, à la française. Comme si l'Élysée ne traînait pas un interminable alignement de casseroles sonnantes et tressautantes sur les retraites, la nomination d'amis peu regardants à des postes clés de la justice et de la police. 1 million de chômeurs supplémentaires en moins de cinq ans, les salaires en berne, les libertés syndicales écornées... Ce discours à front renversé vise à troubler les repères comme les fumigènes masquent les tourelles des chars qui font retraite. Le Château semble contraint à faire feu de tout bois et, bien avant l'empoignade finale, de faire donner la réserve. Ainsi voit-on, après François Fillon, Alain Juppé lancé dans la mêlée pour prendre les coups à la place du futur candidat. On ressort même des purgatoires élyséens des moralistes raffinés de la politique comme Éric Woerth ou Patrick Balkany.

À coup sûr, les 60 propositions qu'a défendues hier François Hollande sur le plateau de France 2 ne méritent pas ces excès d'indignité et aucune ne devrait semer tant d'effroi dans les rangs de l'UMP. Il n'est pas prévu de rétablir la retraite à 60 ans, d'augmenter le nombre des fonctionnaires, de passer le Smic à 1700 euros, ni même de tordre le bras aux marchés financiers... Des variations saisonnières ont même orienté le programme socialiste à la baisse, au point que le Monde (qui s'en félicite) indique qu'il s'agit « d'un projet présidentiel à la tonalité churchillienne » qui « porte la marque du réalisme et de la rigueur ». Mais il suffit de vouloir augmenter de 25 % l'allocation de rentrée scolaire ou d'imposer un peu plus lourdement les très très hauts revenus pour que les beaux quartiers se claquemurent ou rêvent d'exil.

À gauche, ce programme ne suscitera pas d'enthousiasme démesuré. Il est plombé par une philosophie que Michel Sapin, l'un de ses auteurs, résume ainsi : « Le tout, tout de suite, est d'un autre temps. » Pourtant, la campagne du candidat socialiste a évolué ces dernières semaines. Il n'a pas officiellement tourné la page des oeillades destinées à François Bayrou, mais c'est à la gauche qu'il s'est adressé au meeting du Bourget. Il n'a pas abjuré les dogmes de l'austérité pour « payer la dette » mais il a tenu compte de certaines urgences sociales (comme le logement) et a assuré qu'il obtiendrait une directive européenne sur « la protection des services publics ». Comment ne pas constater que la courbe de ses évolutions est parallèle aux intentions de vote en faveur du Front de gauche ? Alors que l'adhésion à Nicolas Sarkozy baisse et que François Hollande est au plus haut, la candidature de Jean-Luc Mélenchon n'a aucune raison d'être affectée par le funeste réflexe du vote utile. Elle devient le moteur de la gauche et son ancrage au coeur des couches populaires. Elle proclame, à la suite encore de Baudelaire : « Si nous avons renversé un trône, ce n'est sans doute pas pour inaugurer la dictature des discours impuissants. »

(l'Humanité)

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