> Presse —> Mais qui prête de l'argent à l'État ? Top secret ! |
Lundi 23 Janvier 2012 :
Mais qui prête de l'argent à l'État ? Top secret ! Quand l'État emprunte de l'argent, il ne sait pas à qui et il ne le saura jamais ! Comment prétendre dans ces conditions « mater » les spéculateurs ? Ce ne serait décidément pas du luxe de mettre notre nez dans les comptes et d'exiger un audit citoyen de la dette ! Soi-disant au bord de la faillite, la France n'a pourtant pas de mal à trouver des créanciers. Il faut croire que l'affaire reste bonne. Le 5 janvier, une semaine avant la perte du triple A, l'État a placé sans problème sa première émission d'obligations de l'année. Il a pu emprunter 7,9 milliards d'euros à des taux certes en légère hausse par rapport aux mois précédents, mais encore très raisonnable (3,29 % à 10 ans en moyenne, contre 3,18 % en décembre). Mais qui sont les prêteurs ? Rentiers pépères ou kamikazes ? On ne sait pas ! Le 5 janvier, comme pour toutes les émissions d'obligations assimilables du Trésor (OAT), remboursables en 7 à 50 ans, ou de bons du Trésor, d'une durée de quelques semaines à 5 ans, c'est l'Agence France Trésor qui était aux manettes. Placée sous l'autorité du directeur du Trésor (ministère de l'Économie, des Finances et de l'Industrie), elle gère la trésorerie et la dette de l'État. Face à elle, les spécialistes en valeur du Trésor (SVT). Soit 20 banques (1) : 4 françaises (BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale, Natixis) et 16 étrangères, dont 7 nord-américaines (Goldman Sachs, JP Morgan, etc.), 8 européennes (Crédit suisse, HSBC, Deutsche Bank, etc.), et une japonaise (Nomura). Ces banques sont les seules habilitées à participer aux adjudications d'obligations et de bons du Trésor et à placer ces titres auprès de leurs clients (fonds d'investissement, assureurs, autres banques). Quand l'État veut emprunter (soit près de deux fois par mois – dans la mesure où il fait rouler sa dette -, il emprunte de nouveaux pour rembourser les dettes arrivées à échéance), l'Agence leur indique quelques jours avant l'adjudication, le montant et la durée des titres qui vont être émis. Les SVT soumettent leurs propositions à la Banque de France, pour leur propre compte ou celui de leurs clients. À partir de ces propositions, classées par la Banque de France, l'Agence procède à l'adjudication « au prix demandé » (ou « à la hollandaise ») : celles qui acceptent de prêter au meilleur prix sont servies les premières, les autres ensuite, jusqu'à ce que l'on arrive au montant souhaité d'emprunt. Le tout dans l'anonymat le plus total ! Les reventes et les rachats ultérieurs de ces titres sur le marché secondaire baigneront dans la même discrétion. Cette opacité est voulue par la loi (2). Les conservateurs d'instruments financiers (les systèmes de compensation tels qu'Euroclear et Clearstream) peuvent communiquer aux entreprises la liste des détenteurs de leurs actions. Mais l'État ne peut savoir qui détient les titres de sa dette ! Certes, on peut en avoir une idée à travers un certain nombre de statistiques de la Banque de France (sur la balance des paiements, notamment) et du FMI. Mais à la louche. En gros, environ deux tiers de la dette de l'État sont dans les mains de « non-résidents », environ la moitié de ceux-ci étant dans la zone euro. Ces investisseurs « non-résidents » peuvent être des banques, des assureurs ou des fonds de pension étrangers, des banques centrales, pour leurs réserves de change, ou des filiales de sociétés françaises implantées à l'étranger, voire égarées dans quelques paradis fiscaux. Sur le tiers détenu par les résidents, près de 60 % sont dans les mains des assureurs, contraints par la réglementation des produits qu'ils proposent (notamment l'assurance-vie) à détenir en portefeuille une certaine part d'emprunts d'État considérés comme sûrs. Le reste est détenu par les banques, les fonds communs de placement, les SICAV, etc. Seulement quelques enquêtes, comme celle de Reuters récemment, fruits d'un travail de fourmi réalisé à partir des comptes d'institutions financières, avancent quelques noms parmi les principaux créanciers (hors banques centrales) : AXA Investissement Managers, Allianz Global Investors, MMA Finance, CM-CIC Asset Management, BNP Paribas Asset Management CNP Assurance... Mais que voulez-vous, c'est toujours à l'ombre que l'argent prospère le mieux ! (L'Humanité Dimanche)
|