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Dimanche 8 Janvier 2012 :
Ce qui vaut pour l'avenir Par Jean-Christophe Le Duigou (1) La grande majorité des médias donne une image faussée et souvent négative des principaux conflits sociaux. Nous sommes malheureusement habitués à ce genre de campagne. Mais lorsqu'il s'est agi, dans la semaine qui a précédé Noël, de rendre compte du conflit des personnels de sécurité des aéroports, télévision et radio ont battu tous les records de désinformation. Alors que la quasi-totalité des vols des compagnies aériennes avaient décollé de Roissy et de Lyon, elles évoquaient « des milliers de passagers bloqués ». Certains journalistes n'ont pas hésité à qualifier la grève de « prise d'otages ». Le conflit a mis en relief le double jeu du pouvoir. D'un côté un discours officiel de Nathalie Kosciusko-Morizet, sur « l'importance de syndicats forts et représentatifs, capables de négocier », et de l'autre, le recours à la police pour tenter de briser le mouvement revendicatif. Le tout se terminant par l'annonce de la mise en place d'un service minimum dans les aéroports. L'hypocrisie de l'État a été totale. La puissance publique n'était pourtant pas désarmée. Elle pouvait favoriser une sortie positive du conflit. Majoritaire au capital d'ADP, l'État avait tous les leviers pour imposer de réelles négociations. Il a préféré contribuer à casser le mouvement. Il faut s'arrêter sur les raisons de ce déchaînement et se poser une seule question : la violence dans les propos, l'utilisation de la police n'avaient-elles pas pour fonction de dissimuler aux yeux du public les problèmes de fond que révélait cette grève ? Ce mouvement revendicatif dérangeait beaucoup. D'abord parce qu'il soulignait l'importance de la question du pouvoir d'achat. Les « 200 euros », revendication phare des grévistes des aéroports, risquaient d'avoir de l'écho bien au-delà de la profession. Pour des salariés grognant mensuellement 1300 euros, 200 euros, c'est globalement ce qui manque dans le portefeuille le 25 du mois. Or ce sont 5 millions à 6 millions de salariés qui sont dans cette situation, confirmant que la France est un pays de bas salaires. Pour un quinquennat placé sous les auspices du « gagner plus », cela fait tache. Ensuite les motifs de cette grève étaient autant d'actes d'accusation contre la privatisation et les conséquences de la sous-traitance qui en a découlé. La logique est en effet implacable. Aéroports de Paris et les compagnies aériennes délèguent les fonctions de sécurité à une demi-douzaine de sociétés de services (Brinks, Sécuritas, etc.). Les mécanismes de la sous-traitance font le reste. Les marchés sont attribués, selon le principe des enchères inversées, à celui qui propose le prix le plus bas. La pression sur les prix est fantastique. Elle se répercute sur les salaires des personnels, leurs conditions de travail et d'emploi qui sont les variables d'ajustement. Le temps partiel touche un salarié sur cinq. Le contrat de travail inclut des horaires fractionnés dans la journée et oblige le salarié soit à de longues périodes de pause non rémunérée, soit à des allers-retours fréquents domicile-travail. À l'inverse, le temps du déjeuner est réduit au strict minimum. Chaque activité est découpée en lots séparés pour accroître la concurrence. Les contrats entre les sociétés de services et les donneurs d'ordres sont de courte durée, généralement trois ans. Sur cette base, aucun partenariat entre aéroports de Paris, les compagnies aériennes et les sociétés de sécurité n'est possible pour améliorer la qualité du travail et des prestations. Tout se règle, ou ne se règle donc pas, selon la logique de la concurrence. Au-delà de la critique de l'organisation de la sécurité du transport aérien, ce conflit témoigne de la fragilité d'une société que certains voudraient bâtie sur la polarisation des emplois. D'un côté les tâches nobles, hautement qualifiées, bien payées, de l'autre les fonctions de services dévalorisées, mal considérées et mal rémunérées. Ce conflit dans les aéroports est une condamnation sans appel de cette vision de la société. Le matraquage politique, médiatique et patronal a cependant touché ses limites. Les salariés, qui avaient pourtant l'habitude de subir des pressions quotidiennes, en ont eu assez de courber l'échine. Ils ont compris que, quelle que soit l'entreprise à laquelle ils appartenaient, ils étaient victimes du même système. Ils ont réussi à dépasser les frontières de leur entreprise et de la concurrence entre salariés instaurée entre eux. C'est ce qui vaut pour l'avenir. (1) Économiste et syndicaliste (L'Humanité Dimanche)
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