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Mercredi 26 Octobre 2011:

 

Éditorial

Processus

Par Jean-Emmanuel Ducoin

D'abord, une évidence. Alors que la Tunisie vient de franchir une étape majeure dans l'élaboration de sa propre histoire émancipatrice, comment ne pas saluer la réussite du processus électoral ? Et comment ne pas reconnaître que ces élections, par leur ampleur, qui dépasse toutes les espérances, scellent une victoire pour la démocratie tunisienne que peu d'observateurs occidentaux croyaient possible ? Dans le calme, avec fierté, les Tunisiens ont ainsi célébré leur toute première élection libre, signant d'une empreinte bleutée un acte politique majeur qui, espérons-le, se traduira un jour ou l'autre par la construction d'une nouvelle Tunisie authentiquement populaire – fruit de leur révolution.

Les 90 % des électeurs potentiels qui se sont déplacés sont autant de symboles de la soif de démocratie et de la vitalité de ce peuple. Depuis l'éclosion des printemps arabes, la Tunisie aura ainsi impulsé le tempo de la révolte, jusqu'à imprimer sa marque démocratique, dont l'écho, assurément, se fera sentir sur tout le pourtour méditerranéen. Avec cette envie de liberté et de justice sociale, dans un pays où le taux de chômage atteint les 20 %, avec cette volonté d'en finir avec un système corrompu, l'élan ne pouvait être que massif dans cette phase transitoire de l'Assemblée constituante. Comme une manière d'honorer la mémoire de Mohamed Bouazizi, suicidé par le feu pour protester contre la police qui l'empêchait d'exercer un commerce ambulant. Les jeunes révoltés, en masse, avaient pris la relève pour en finir avec le pillage des richesses organisé par le clan Ben Ali-Trabelsi, sous le regard complice de la France de Sarkozy... Les Tunisiens, alors frappés dans leurs chairs, ne sont pas près d'oublier l'attitude cynique des dirigeants français, et singulièrement de Michèle Alliot-Marie, ministre des Affaires étrangères, tellement aveuglée par sa croyance d'un Ben Ali éternel qu'elle avait proposé le « savoir-faire de nos forces de sécurité » pour aider la dictature !

N'en déplaise à certains, c'est aujourd'hui un peuple souverain qui s'est exprimé. Et cette affirmation fondamentale ne nous empêche pas de nous interroger sur les résultats de ce vote. Que retiendra d'ailleurs l'Histoire, avec la majuscule qui sied à sa trace ? La date du 14 janvier 2011, le jour où Ben Ali fut chassé du pouvoir ? Ou le 23 octobre 2011, jour de premier scrutin censé marquer l'an 1 de la révolution tunisienne ? Posons la question autrement : malgré l'émergence d'une opposition assez forte, la victoire d'Ennahda, le parti islamiste, doit-elle jeter un trouble sur la transition parlementaire, puisque l'Assemblée élue sera chargée de l'élaboration de la nouvelle Constitution ? Alors que la charia vient d'être brutalement adoptée en Libye, chacun voit bien le danger que peut représenter un groupe parlementaire islamiste tout-puissant, même si les responsables d'Ennahda ont pris soin de se désolidariser des récentes exactions de mouvements islamistes, comme les salafistes. « Ne pas donner sa voix à un candidat tunisien de l'islam est un péché », a pourtant déclaré Youssef Al Qaradawi, le prédicateur cheikh, qui, depuis le Qatar, soutient Ennahda par la grâce de ses capitaux... Ne dit-on pas que les affairistes recyclés du RDC d'hier seraient prêts à s'allier avec les parlementaires islamistes ? Le néolibéralisme d'un côté, la religion de l'autre... Il faudra manifestement du temps – et de la solidarité internationale – pour bâtir un État de droit dans la justice et l'égalité. Un nombre croissant de citoyens pensent qu'ils doivent désormais assumer le principe d'une séparation politique et du religieux, condition indispensable pour que le monde arabe (re)devienne le creuset d'une nouvelle modernité. Sur le terreau des dictatures, l'idée reste pour l'heure minoritaire.

(source l'Humanité)

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