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Dimanche 15 Mai 2011:
La face la plus noire de Schengen Par Francis Wurtz (1) Le 6 janvier 1941, le président des États-Unis Franklin Roosevelt, prononça le célèbre discours dit « des 4 libertés » : la liberté d'expression, de religion, de vivre à l'abri du besoin, ainsi qu'à l'abri de la peur. Les « pères de l'Europe », quinze ans plus tard, ont tenu à placer, eux aussi, leur œuvre sous l'égide de « 4 libertés fondamentales », mais plus prosaïques que les précédentes : la libre circulation des marchandises, des capitaux, des services et des personnes sur le marché européen. La première de ces libertés à avoir été intégralement réalisée fut celle accordée aux marchandises de circuler sans entraves. La généralisation de la libre circulation des capitaux intervint en 1990. Puis vint le tour des services. À partir de 2004, aux yeux des dirigeants européens, l'adhésion à l'UE d'un grand nombre de pays à bas salaires rendit plus cruciale et plus urgente la suppression de tous les obstacles à la possibilité effective de tout prestataire de services, notamment de ces pays, d'exercer son activité dans n'importe quel autre État membre en y appliquant les règles « du pays d'origine ». La directive Bolkestein fut conçue à cet effet. Cela étant, le principe de la libre prestation de services tout comme celui de la liberté d'établissement des prestataires de services étaient clairement reconnus dès 1957. Il faudra, en revanche, attendre 1995 pour qu'entre en vigueur la convention d'application des accords de Schengen, et 1999 pour que soit intégrée aux traités européens la liberté des personnes de circuler dans un espace sans frontières composé de 22 pays de l'UE et de 3 pays associés : l'Islande, la Norvège et la Suisse (la Grande-Bretagne et l'Irlande ont obtenu le droit de conserver leurs frontières. La Roumanie, la Bulgarie et Chypre attendent que le Conseil européen les juges aptes à ouvrir les leurs). Enfin, un beau symbole, dira-t-on ? Oui, mais la médaille a un revers... Certes, nul ne conteste la légitimité, pour les États qui ont aboli leurs frontières intérieures, d'une surveillance des frontières extérieures du nouvel espace commun, ni même de l'existence d'une clause de sauvegarde permettant, dans des cas extrêmes, de rétablir ponctuellement des contrôles à l'entrée de leur territoire. Mais les tendances à l'œuvre, dont le couple Sarkozy-Berlusconi est un protagoniste zélé, sont d'une tout autre nature. Il s'agit de détricoter maille après maille un acquis démocratique, en ne conservant de Schengen que sa face noire, hypersécuritaire et attentatoire aux libertés. Ainsi, le système d'information Schengen (SIS), qui stocke dix millions de données concernant un million et demi de personnes dans une opacité totale, va-t-il être encore renforcé. En outre, l'agence Frontex, véritable bras armé de Schengen auquel les États membres délèguent des moyens colossaux (des dizaines d'hélicoptères, d'avions, de navires et des centaines de radars, de caméras thermiques, de détecteurs de battements de cœur, ainsi que des patrouilles de gardes frontières et autres groupes d'intervention rapide) pour traquer et refouler les migrants dont 4200 ont payé de leur vie, depuis 2003, leur recherche éperdue d'un havre de paix et d'une vie meilleure, doit, elle aussi, être encore promue. Ayant perdu leurs fidèles auxiliaires (de Ben Ali à Kadhafi) qui assuraient jusqu'à il y a peu l'externalisation des contrôles au mépris des droits fondamentaux, ils choisissent la fuite en avant et entraînent l'Europe dans une aventure démagogique et xénophobe. Ne tombons pas dans leur piège ! (1) Député honoraire du Parlement européen. (source L'Humanité Dimanche)
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