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Jeudi 28 Avril 2011:
Éditorial Le feu de l'époque Par Jean-Emmanuel Ducoin Le suicide est-il toujours, comme le disait Victor Hugo, « cette mystérieuse voie de fait sur l'inconnu » ? Parfois, mettre fin à ses jours révèle dans toute sa cruauté un état de légitime défense. De sorte que l'acte n'en est plus un acte en tant que tel. Saisi comme par un vertige, le suicidé subit le suicide... Chacun le sait, il est des souffrances extrêmes qui, nolens volens, tendent un miroir mortifère sur l'état de nos sociétés et nous permettent de disséquer, dans un processus violent, les tréfonds de ce que nous continuons d'appeler encore « le monde du travail »... Ainsi en est-il du dernier suicide chez France Telecom-Orange, dont le « mode opératoire », comme disent froidement les cliniciens, par sa symbolique du geste et du lieu, ne laisse rien au hasard. L'immolation par le feu ; et sur le parking d'un des sites de son entreprise... tel était le choix défini de Rémi L., mardi à Mérignac. Un choix radical et choquant, pour ses proches, pour ses amis, pour nous tous en vérité, mais le choix d'un homme au bout du bout, qui, exténué par des années d'humiliations et de cruelles expériences, ballotté ici et là au gré de sa hiérarchie et des instructions managériales imposées par le groupe, a préféré se retirer de la pire des manières, en laissant l'empreinte de sa mort sur un mur pour jamais assombri... En choisissant l'horreur sacrificielle absolue, à l'endroit même de son dernier poste fixe chez Orange, sans doute Rémi L. voulait-il à la fois ranimer les terribles souvenirs de l'ère Didier Lombard, dont la gestion des « ressources humaines » fut dénoncée suite à la vague de suicides, tout en révélant à tous, par l'ampleur d'un suicide impossible à cacher, que la situation chez France Telecom reste grave et provoque encore des douleurs psychologiques susceptibles de drames. Le cas de Rémi L fut emblématique. Devenu l'un des « préventeurs » au sein de l'entreprise, fonction créée pour prévenir les risques professionnels, « il était depuis quelques temps très amer car il s'était aperçu que tout ceci n'était que de la poudre aux yeux », témoigne un collègue... Depuis le départ de Didier Lombard et la nomination de Pascal Richard, la direction avait annoncé un changement dans ses méthodes de gestion, assurant que l'entreprise était parvenue à « apporter des réponses fortes » à la souffrance au travail... Comment n'en pas douter ? Au seuil de la colère, quand toutes les frontières de la douleur ont cédé sous les assauts de l'injustice, que dire encore de la course à la rentabilité, de la réalité du stress, des ambiances délétères, des traces spectrales laissées par le « tim to move » ? Figure là tout ce que nous connaissons de l'évolution du travail au sein de l'économie dite libérale, la pression, la précarisation, la subordination, la concurrence entre salariés, l'individualisation des responsabilités, la désaffiliation, la sauvagerie du chacun-pour-soi... Nous connaissons parfaitement bien les racines du mal. Mais que le suicide puisse devenir un acte ultime de résistance est une idée insupportable ! Il est grand temps que les gestes individuels et désespérés cèdent la place à des actions collectives et syndicales de grande ampleur, pour que les salariés eux-mêmes imposent des règles fondées sur le vivre-ensemble et le développement. Faute de quoi, la morbide série de suicides se poursuivra, comme depuis des années, dans tous les secteurs : Renault, France Telecom, HSBC, BNP Paribas, La Poste, EDF, Sodexho, Ed, IBM etc. Des vies en dépendent. Qui en doute ? (source l'Humanité)
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