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Mardi 19 Avril 2011:
Éditorial Répression, diversion Par Maurice Ulrich On peut imaginer, que si un jury populaire avait eu à statuer sur le cas de Bernard Tapie dans l'affaire qui l'opposait au Crédit lyonnais, il ne lui aurait sans doute pas accordé 285 millions d'euros d'indemnités et 45 millions au titre du préjudice moral. On doute même qu'un tribunal normal les lui aurait accordés, ce pourquoi Christine Lagarde avait préféré sans doute un « tribunal arbitral », plus confidentiel, à la cour d'appel. Quarante-cinq millions de préjudice moral ! Cela, quand les victimes de l'amiante, du Médiator, de licenciements abusifs, de harcèlement moral, et chacun peut allonger la liste, doivent batailler des années pour un semblant de justice et un saupoudrage d'indemnités. Les jurys populaires en correctionnelle que Nicolas Sarkozy veut instaurer vont-ils enfin changer tout cela ? Eh bien non, justement, car le projet évacue du champ de cette réforme ce que le garde des Sceaux, Michel Mercier, désignait l'autre jour sur France Inter comme des affaires « trop complexes », à savoir, essentiellement celles qui relèvent du droit des affaires. Le populaire n'est pas capable de rentrer dans ces maquis de subtilités où les prédateurs sont en col blanc et costume de prix, et il pourrait céder à des emportements, motivé par la rancœur et la haine à l'égard des riches et des puissants. En revanche, les jurés populaires seraient tout à fait habilités à juger les voleurs de poules ou, ce qui est plus actuel, de scooters et de téléphones portables, les petits dealers, et ces délinquants étrangers que Nicolas Sarkozy avait déjà désignés dans son discours de Grenoble, soudain, l'été dernier. Cela dit, c'est curieux, quand on ferme des tribunaux proches des citoyens, ce souci d'être près du peuple. C'est curieux que cette réforme soit mise dans le même paquet que le durcissement de la justice des mineurs, dont six organisations syndicales et professionnelles dans le domaine de la justice ont demandé l'abandon. Et qu'en pensent les magistrats, qui n'ont surtout pas été consultés ? Ils sont contre, non seulement parce que les jurys populaires alourdiraient considérablement des procédures déjà trop longues, sans moyens supplémentaires, mais parce que, pour nombre d'entre eux, il s'agit d'une manipulation. Michel Mercier s'en défendait à la radio. Mais enfin, qui croit-il tromper ? La petite musique que l'on entend dans ce projet, voilà des années que Nicolas Sarkozy la joue sur tous les registres. La racaille contre les braves gens, les magistrats laxistes contre les policiers courageux, la justice trop tendre avec les délinquants et indifférente à celles et ceux qui en sont victimes. Le chef de l'État, ses proches – Brice Hortefeux, maintenant Claude Guéant – instrumentalisent la justice comme l'islam et les religions, comme ils recyclent les thèmes du Front National. Les jurys populaires sont censés flattés le peuple, le durcissement de la justice des mineurs vient désigner toujours plus de coupables et de victimes expiatoires ; quand on supprime des postes dans l'éducation nationale, des services publics dans des quartiers à l'abandon, quand on ne propose aux jeunes sacrifiés du capital que des stages après des stages et des emplois sous-payés, quand ils en trouvent un. C'est une politique de la répression et de la diversion. La manipulation est devenue une stratégie d'État. (source l'Humanité)
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