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Dimanche 17 Avril 2011:
La BCE bombarde les salaires et l'emploi Par Jean-Christophe Le Duigou (1) Alors que l'Europe n'est pas sortie de la crise, la Banque centrale européenne (BCE) décide d'augmenter son taux directeur de 0,25 %. Les banques paieront donc plus cher lorsqu'elles se refinanceront, chaque semaine, auprès de la BCE. Cette dernière donne ainsi le « top départ » d'un renchérissement du coût du crédit. La BCE cherche dans le même mouvement à peser sur l'évolution des salaires dans la zone euro, à contresens de ce qu'il faudrait souhaiter pour affermir une reprise économique chancelante. Contrairement à ce qu'affirme Jean-Claude Trichet, une telle mesure n'est pas justifiée par un risque d'inflation propre à l'économie européenne. Certes, la hausse des prix atteint maintenant 2,6 % en rythme annuel dans la zone euro. Mais deux tiers de cette hausse proviennent de l'évolution du prix des produits importés, le pétrole, le gaz et les matières premières en premier lieu. Nous sommes donc confrontés à une hausse des prix importée, mais pas à une dérive inflationniste interne. Il n'y a pas plus de menace « d'inflation de second tour », ce fantasme que, depuis 10 ans, diffuse la BCE. Selon cette dernière, le danger ne viendrait pas de l'inflation importée mais de la tentation pour les salariés de compenser la perte de pouvoir d'achat par des exigences salariales « excessives ». Pour le gouverneur de la Banque centrale, il s'agit en fait de faire payer l'ajustement par les seuls salariés, sans toucher aux profits et à la répartition des richesses. La réalité est qu'aujourd'hui le pouvoir d'achat recule pour nombre de ménages qui subissent les hausses de prix de l'énergie, de l'alimentation, des assurances... et ne voient pas leurs salaires augmenter ! En renchérissant à très court terme le coût du crédit pour les activités économiques, la BCE incite les entreprises à limiter l'évolution de la masse salariale. Jean-Claude Trichet ne s'en est pas caché, déclarant la semaine dernière : « C'est notre message très, très fort à l'intention de ceux qui fixent les prix et des partenaires sociaux. » C'est exactement la même conception, cette fois-ci pour le moyen-long terme, qui prévaut dans la construction du pacte de compétitivité dit « euro-plus », contre lequel se mobilisent les salariés. Jean-Claude Trichet, Angéla Merkel et Nicolas Sarkozy sont bien sur la même ligne. L'application de cette doctrine monétariste risque d'avoir trois conséquences graves sur les pays européens. Tout d'abord, ce relèvement des taux va affecter immédiatement les ménages et les entreprises qui ont emprunté à taux variable. C'est notamment le cas de l'Espagne, où la pratique des taux variables est très répandue pour les achats immobiliers. Ensuite, la hausse des taux d'intérêt va favoriser une nouvelle appréciation de la monnaie européenne. Le niveau de l'euro va monter par rapport au dollar, ce qui pénalisera les exportations des industries européennes. D'autant que les Américains n'ont pas l'intention de relever leurs propres taux d'intérêt, si l'on en croit les déclarations du président de leur banque centrale, nullement ému par le regain de la hausse des prix. La troisième conséquence sera d'aggraver les conditions d'emprunt des États eux-mêmes, Irlande, Portugal, Grèce en tête, et d'amplifier la crise des dettes souveraines. Cette hausse des taux injustifiée fragilise un peu plus une Europe en difficulté. Elle met à mal la solidarité européenne et annonce malheureusement une rechute dans la crise. Hausser les taux d'intérêt est donc dangereux. Les maintenir à un niveau exceptionnellement bas, comme le fait la Banque centrale américaine, ne permet pas plus de résoudre les problèmes économiques structurels. Les taux bas risquent au contraire d'orienter les disponibilités monétaires vers l'accumulation d'actifs financiers dont le prix baisse alors relativement. La question fondamentale se pose en amont : quelle est la finalité de l'intermédiation bancaire ? Pour être réellement efficace, le pilotage du système monétaire doit avant tout porter sur l'incitation des banques à accorder des crédits au service de l'emploi et de l'investissement productif. Le rôle d'un « pôle public financier », d'une nouvelle régulation bancaire et de l'intervention des salariés et des citoyens sur les choix de gestion est dès lors primordial parce que la puissance publique comme les travailleurs ont des finalités propres qui ne sont pas, justement, d'ordre financier. (1) économiste et syndicaliste. (source L'Humanité Dimanche)
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