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Samedi 20 Novembre 2010:

 

Retraites : le « coût fixe » du sous-emploi

Par Jean-Christophe Le Duigou (1)

Le gouvernement a voulu faire de la contrainte démographique l'argument sans appel justifiant le recul de l'âge de la retraite : « Vous vivez plus longtemps, vous devez travailler plus longtemps. » Si, dans un premier temps, les Français ont, avec une certaine résignation, accepté l'argument, l'opinion s'est ensuite retournée. L'expérience des jeunes, des seniors, des chômeurs, qui tous peinent à trouver un travail, est venue percuter le discours officiel. « Une retraite sur dix n'est pas financée », répétait le président de la République. Nous lui avons rétorqué : « Et si le problème des retraites était d'abord celui de l'emploi, du travail, de la répartition des richesses et de l'organisation des âges de la vie ? »

Si l'on veut parler de démographie, trois questions méritent d'être posées : dans quelle tranche d'âge seront les baby-Boomers dans 25 ans ? Quel sera le nombre des naissances à cette échéance ? Jusqu'où peut se poursuivre l'allongement de la durée de vie des adultes ? À part pour la tranche d'âge occupée par les baby-boomers dans 25 ans, personne ne peut répondre à ces questions. Dès lors, personne ne peut dire quel devrait être l'âge du droit à la retraite en 2035 !

Aussi la priorité est-elle de traiter de la question du travail qui sous-tend celle du partage des richesses. Il s'agit d'augmenter la durée d'activité moyenne des salariés sur l'ensemble de leur vie professionnelle actuelle. Cela peut être obtenu, non pas en allongeant la durée de cotisation exigée pour toucher une retraite, solution mise en avant par la gauche socialiste, mais en cherchant à diminuer les périodes de non-activité avant 60 ans. Selon le ministère du Travail, 4999200 personnes, soit 20 % des actifs, sont privées d'un vrai travail. Quel manque à gagner pour le pays et les caisses de retraite ! Cette politique aboutit à reporter sur le reste de la protection sociale ce qui est économisé pour les régimes de retraite. Le sous-emploi devient un coût fixe énorme pour les collectivités territoriales, l'État, les caisses de la Sécurité sociale, pour le pays tout entier.

En fait, les différentes politiques de l'emploi se sont trompées de sens. Elles ont sous-estimé la richesse sociale et économique que représentent les seniors, les jeunes, les ouvriers. Elles ont privilégié une approche en termes d'offre de travail, en retardant l'âge de liquidation des pensions, sans tenir compte de la pénibilité, et surtout sans se préoccuper de la demande de travail par les entreprises et les administrations. L'urgence est de favoriser l'intégration des jeunes, de limiter les mises à l'écart anticipées des salariés âgés, de prendre en compte les périodes de formation, d'offrir à des centaines de milliers de salariés à temps partiel la possibilité (qu'ils revendiquent) de passer à plein temps. C'est un ensemble de questions essentielles dont les salariés ont tout juste commencé à discuter.

Au-delà, il est nécessaire de considérer que les retraités ne sont pas une charge, mais qu'ils contribuent à une politique de développement collectif au travers d'une multiplicité d'activités qui se distinguent du travail. Ces activités n'entrent pas dans le calcul du produit intérieur brut. Elles n'en sont pas moins utiles et indispensables.

Plus globalement, il y a la nécessité de repenser les rapports travail-hors travail dans le cycle de vie. La séquence « formation, activité, retraite » a été largement inspirée par les contraintes de gestion de la production industrielle et les exigences des directions d'entreprise. Dès le début du XXe siècle, cela faisait débat dans le mouvement social. Il y a encore plus de raisons aujourd'hui de remettre en question ce carcan en ouvrant des possibilités de choix individuels ou collectifs répondant mieux aux besoins ressentis.

Le mouvement d'opposition à la réforme a été très puissant parce que les salariés ont perçu ces enjeux essentiels que gouvernement et patronat ont, à toute force, voulu dissimuler. Le choix n'est pas, pour le moment en tout cas, entre recul de l'âge de la retraite ou allongement de la durée de cotisation. Les véritables solutions passent par l'amélioration des conditions de travail tout au long de la carrière, par des changements profonds dans l'organisation du travail lui-même et par des transformations du fonctionnement du marché du travail. Non, la page de la retraite n'est pas tournée !

(1) Économiste et syndicaliste

(source L'Humanité Dimanche)

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