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Vendredi 15 Octobre 2010:

Éditorial

L'injustice

Par Michel Guilloux

Il est des moments où le masque de belle âme se lézarde pour laisser paraître la vérité de l'être. Que signifie l'irruption de la jeunesse dans les manifestations contre la réforme Sarkozy-Woerth ? C'est un « déferlement d'égocentrisme et de veulerie », « la situation des jeunes (n'ayant) jamais été, au total, aussi enviable qu'aujourd'hui ». Voilà ce qu'on pouvait lire, hier, sous la plume du philosophe Luc ferry, qui tient chronique dans le Figaro. Insultes d'un côté, mépris de l'autre, incitation aux provocations policières ailleurs... Pour un « mouvement qui s'essouffle », comme l'espèrent beaucoup, qui répètent ou impriment en boucle ces mots depuis deux jours, tant la hargne traduit beaucoup de fébrilité.

La France connaît un mouvement désormais inédit par son ampleur, sa diversité, son ancrage générationnel et territorial, les formes mêmes d'actions qui se jouent des obstacles mis à la grève dans ce pays, à commencer par l'argent et les intimidations de toutes sortes. S'il trouve tant de vigueur, si hier, on a vu, comme la veille, tant de manifestations éparses – tels ces quelque 20 000 salariés et jeunes, qui se sont retrouvés à Toulouse -, c'est peut-être parce qu'il vient de plus loin que ne le voient ou veulent le voir certains. De l'année 2009, quand certains parlaient de « traîne-savates » à propos de salariés décidés à défendre salaire, emploi et protection sociale. Du printemps de 2010, d'un 23 mars, deux jours après une élection, où les appels de l'intersyndicale étaient entendus par quelque 800 000 personnes. Patiemment, jour après jour, les organisations représentatives des salariés ont mené leur travail d'explication. Les organisations de jeunes, dans leur diversité, ont lancé leur collectif, « la retraite, une affaire de jeunes », dès le 24 juin. Le chef de l'État n'a eu de cesse de leur opposer à toutes, non de la fermeté, mais de la fermeture, jusqu'au discours de guerre et de division de Grenoble, en plein été d'affaires. Son ministre du Travail n'a pas organisé une seule séance de réelle négociation sur un sujet aussi crucial. Passons vite, mais voilà comment on en arrive, comme depuis mardi 12 octobre, à dépasser le nombre de manifestants du plus fort de la mobilisation anti-CPE, et alors que les jeunes commencent à peine à se mobiliser...

Ah ! Ces jeunes ! On aime bien convoquer la mémoire de Guy Môquet , jeune communiste fusillé à dix-sept ans. On envisage des sanctions pénales pour les enfants dès treize ans. On autorise même, dès seize ans, à devenir « créateur d'entreprise » ! Mais que l'on connaisse, dès le lycée, les petits boulots pour payer ses études ; que l'on sache lire, malgré la casse de l'école ; que l'on réfléchisse par soi-même ; que l'on débatte ; que l'on décide de descendre dans la rue. Voilà qui devient insupportable aux yeux des mêmes.

Savez-vous que « c'est le branle-bas de combat chez les avocats d'affaires » ? Le quotidien patronal les Échos sonnait le tocsin hier aussi. Ces messieurs des grandes entreprises du CAC 40 aux profits insolents ont peur que cette même droite écorne leurs « retraites chapeaux ». Ils se font vraiment des fausses frayeurs, faisons confiance au Medef ! Mais on apprend à l'occasion que quelque 21 millions d'euros seraient mis de côté pour le PDG de Lafarge et ses dix adjoints. Du côté de Denis Kessler, l'homme qui veut en finir avec les avancées de la libération, et les huit autres membres du comité exécutif de la Scor, qu'il préside, le bas de laine serait de 23 millions d'euros. Vous dites injuste ? Vu des beaux quartiers, c'est de « la veulerie ». Rendez-vous demain.

(source l'Humanité)

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