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Mardi 23 Novembre 2010:

 

Éditorial

décor en carton-pâte

Par Jean Emmanuel Ducoin

« Si tu te trompes de chapeau assure-toi au moins qu'il te va. » Les vieux proverbes irlandais n'ont plus la saveur d'antan. Après une petite décennie de frénésie libérale aussi aveugle que coupable, le pays du rugby et des landes de pierres a perdu son fighting spirit légendaire. L'Irlande va mal. Très mal même. Frappée par une double crise, financière et immobilière, le « Tigre celtique » se révèle tel qu'il est : un décor en carton-pâte grâce auquel ont pu prospérer quelques profiteurs et autres banquiers rapaces. Depuis, le mirage est passé. Le PIB s'effondre, le système bancaire s'asphyxie, le déficit dépasse les 30 %, les chiffres du chômage, les 14 %. Même l'immigration repart à la hausse...

Après la Grèce, l'Irlande devient donc le deuxième pays de la zone euro à passer sous les fourches caudines de l'Union européenne, du FMI et des marchés financiers : 90 milliards d'euros vont être consacrés à ce qu'ils nomment un « plan de sauvetage » mais qui ne sera qu'une « destruction » de son économie avec l'austérité qui va avec. Pourtant, souvenons-nous. Avec la bienveillance de l'UE, l'Irlande avait cru jusque-là pouvoir fonder son développement sur un dumping social et fiscal éhonté, devenant au passage la référence – avec l'Espagne ! - des thuriféraires du néocapitalisme... Quelques années à peine après cette illusion du low cost économique vanté à cor et à cri par tous les libéraux, qu'ils soient de droite ou sociaux-démocrates, l'Irlande perd aujourd'hui sur tous les tableaux. Non seulement de nombreux capitaux sont allés voir ailleurs pour quérir une rentabilité encore plus accueillante, mais, désormais, les Irlandais ne sont plus maîtres de leur destin économique. L'UE et le FMI sont à la manoeuvre tandis qu'une crise politique majeure débute dans le pays. Le pire est à craindre pour le peuple irlandais, qui doit amèrement regretter d'avoir cédé au chantage d'un nouveau vote pour l'approbation du maudit traité de Lisbonne...

L'Europe craint la faillite de l'Irlande, ce qui mettrait en péril l'ensemble de la zone euro ? Soit. Cette

« crise irlandaise » n'est toutefois en aucune manière une « affaire celte » isolée, mais l'une des conséquences du pourrissement structurel de la construction européenne telle qu'on nous l'impose. Preuve, les charognards n'ont pas tardé, hier. Sitôt connue la logique du plan d'aide, dans un contexte de guerre des monnaies qui contribue à pousser à la hausse les taux de financement des dettes publiques, l'agence de notation financière Moody's a immédiatement indiqué qu'elle allait abaisser « de plusieurs crans » la note souveraine de l'Irlande... Le laminoir capitaliste dans toute sa splendeur ! Il n'y a pas de hasard si les pays les plus en difficulté de la zone euro et les plus attaqués par la guerre spéculative sont précisément ceux où le coût du travail est le plus bas, où le marché de l'emploi est le plus déréglementé. Grèce, Portugal, Irlande, bientôt et Espagne...

La France, dont les députés viennent d'adopter un budget d'hyperaustérité pour 2011, n'échappe pas aux traitements de choc si terribles qu'ils réduisent à néant toute idée de croissance – même le FMI redoute, c'est dire...

Dans ce contexte, la nouvelle journée de mobilisations contre la réforme des retraites, aujourd'hui, prend une saveur toute particulière avec des initiatives inédites. N'en déplaise à certains, le mouvement social actuel, d'un genre nouveau et installé dans un temps durable, n'a pas dit son dernier mot. Le bouillonnement populaire « à la française » entre dans une nouvelle phrase. Tous les Européens l'observent.

(source l'Humanité)

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