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Jeudi 26 août 2010:

Éditorial

Catastrophe annoncée

Par Bruno Odent

C'était au début de l'année 2008. Des scènes effrayantes allaient saisir le monde pendant plusieurs semaines. Des foules envahissaient les rues pour hurler leur révolte, leur douleur de ne plus pouvoir accéder à l'essentiel vital : au pain ou au riz. Ces émeutes de la faim allaient se propager d'Égypte à l'Afrique saharienne en passant par l'Indonésie, les Philippines ou encore Haïti. Tout est réuni pour que le désastre qui avait été déclenché par une formidable flambée des prix du blé, du maïs ou du riz se reproduise aujourd'hui.

Principale responsable en 2008 : la spéculation. Les traders avaient joué sur des rumeurs de pénurie et misé au casino du marché à terme des matières premières de Chicago sur la hausse des cours, les traitant comme des « valeurs refuges » face au krach financier qui allait, on s'en souvient, atteindre son apogée durant l'été et l'automne suivants. Principale responsable de la menace d'aujourd'hui : la spéculation. Les traders parient à nouveau très gros à Chicago. Quitte à jouer sur des rumeurs dramatisant les conséquences des incendies en Russie ou les inondations en Asie, alors pourtant que le niveau global des récoltes s'annonce plutôt bon.

La financiarisation de l'économie, le processus de déréglementation et de libéralisation, banalisant l'agriculture, devenue marchandise comme les autres sur le marché mondialisé, étaient à l'origine du désastre de 2008. Aucun enseignement n'en a été tiré. Comme à l'égard de la crise financière de la même année. Au contraire, tout a été fait pour retendre au plus vite les ressorts cassés de la rentabilité financière. La terre elle-même, est devenue l'objet de spéculation. Des firmes de l'agrobusiness, Des banques, des fonds de pension se précipitent sur les possibilités offertes pour prendre à bon compte le contrôle des grands domaines dans les pays du Sud. Quitte à s'inscrire dans une logique néocoloniale. Objectif : mettre la main sur de juteuses rentes agricoles. Et en tirer un maximum de profits en jouant avec des... spéculations sur le marché à terme de Chicago.

La boucle est bouclée, et une conclusion du cycle de Doha de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) achevant le processus de libéralisation, tout comme la poursuite du démantèlement de la politique agricole commune (PAC) européenne, pousseraient toujours plus loin cette terrible banalisation. « Le problème est simple : les droits de l'homme à s'alimenter sont totalement absents du commerce international », déplorait récemment à juste titre Olivier De Schutter, rapporteur de l'ONU sur l'agriculture et l'alimentation.

Plutôt que la fuite en avant libérale ainsi orchestrée, des changements courageux et radicaux apparaissent plus indispensables que jamais. Car plus d'un milliard d'hommes souffrent aujourd'hui de la faim selon l'ONU. La construction d'une sécurité alimentaire planétaire passe par la protection des agricultures vivrières et la constitution de réserves afin d'échapper aux « aléas » des marchés. Cette souveraineté alimentaire à l'échelle des pays, comme des Nations unies, serait le seul moyen de faire face au défi de l'alimentation pour tous.

(source l'Humanité)

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