Devant l'église Santo Domingo, les rebelles d'Oaxaca ont décoré un
autel d'offrandes à Brad Will, le cameraman américain abattu au
cours de violents incidents entre les deux camps qui se disputent
cette ville du sud de Mexique. Il n'y manque ni les pains ronds
préparés pour les morts, ni les bougies palpitant dans la nuit, ni
les pétales orangés des fleurs de cempasuchitl, dont l'odeur
douceâtre attire l'âme des défunts. Ecrits sur papier rouge, ces
quelques mots : "J'ai donné mon sang pour dire la vérité d'un
peuple."
Will avait 36 ans. Sa silhouette élancée, ses yeux clairs, sa
barbe blonde évoquent les christs aux traits suaves qui ornent les
églises des villages indiens. Collaborateur d'Indymedia.org, un site
d'information altermondialiste, il était arrivé à Oaxaca début
octobre pour faire la chronique du "mouvement".
Deux balles de 9 mm - tirées, selon toute apparence, par des
agents du gouverneur, Ulises Ruiz - ont fait entrer le gringo de New
York au panthéon des martyrs mexicains. La liste des victimes est
longue d'une quinzaine de noms, affirme l'Assemblée populaire des
peuples d'Oaxaca, l'APPO, qui exige la tête du "tyran". Le Jour des
morts, la population leur a rendu hommage en édifiant des autels
dans le centre historique, quadrillé depuis dimanche 29 octobre par
la police fédérale.
Le photographe Raul Estrella, du quotidien mexicain El
Universal, se trouvait près de l'Américain lorsque les hommes de
main de Ruiz ont tiré sur eux, vendredi 27 octobre, mais il a eu le
réflexe de se mettre à couvert. Ce sont ses clichés qui ont permis
d'identifier les quatre assaillants, des policiers en civil liés au
Parti révolutionnaire institutionnel, dont deux ont été arrêtés
jeudi 2 novembre. Il est là depuis cinq mois, il veut rester
jusqu'au bout. Ses images racontent les cruautés et les fulgurances
d'une rébellion urbaine sans précédent, par sa durée, dans
l'histoire du Mexique.
"Ecrivez la vérité !", exhortent les rebelles, jeunes au
visage masqué d'un foulard ou vieilles dames qui gardent dans leur
sac des flacons de vinaigre contre les lacrymogènes. Dans la vaste
troupe médiatique qui les accompagne, ils distinguent les "bons" des
"mauvais" : les reporters du quotidien de gauche La Jornada
sont applaudis en héros dans les rues, tandis que l'envoyé spécial
de TV Azteca, une chaîne privée considérée comme "plus
tendancieuse" que sa grande rivale Televisa, se fait insulter et
bourrer de coups de pied.
A la première heure, les protestataires se ruent sur le quotidien
régional Noticias, qui s'insurge depuis 2004 contre Ulises
Ruiz, et qui n'a jamais connu autant de succès. Chaque matin, il
publie à la une le nombre de "jours d'impunité" que le
gouverneur, sourd aux pressions exercées sur lui par la Chambre des
députés et le Sénat, a passés à son poste.
Enfin, il y a Radio Universidad, ultime porte-voix de l'APPO -
qui a dû rendre toutes les autres stations qu'elle avait
réquisitionnées. Dès le début de l'intervention des forces
fédérales, les équipements ont été transférés dans l'enceinte de
l'université autonome Benito-Juarez, dans le sud de l'agglomération,
dont le territoire est en principe inaccessible aux policiers. L'APPO
a multiplié les barricades alentour. Une tentative de la police
fédérale pour les détruire a été repoussée, jeudi, à coup de pierres
et de cocktails Molotov. Cette nouvelle bataille de rue a fait une
dizaine de blessés, dont trois journalistes photographes.
Même si Ulises Ruiz a créé son propre outil de propagande, Radio
Ciudadana (Radio Citoyenne), celle-ci ne parvient pas à supplanter
sa concurrente, qui alterne consignes militantes, témoignages
téléphoniques sur la répression et chansons mélancoliques.
L'infatigable animatrice de Radio Universidad est une enseignante
dont la voix lente et posée rappelle les dictées à l'école primaire.
Mais la profesora réussit à passionner son auditoire en lui
parlant de "ce respect que l'on éprouve pour nous dans le monde
entier, et que nous avons construit tous ensemble".