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Le gringo journaliste, martyr d'Oaxaca

 

LE MONDE | 03.11.06 | 16h37  •  Mis à jour le 03.11.06 | 16h37

 
 

Devant l'église Santo Domingo, les rebelles d'Oaxaca ont décoré un autel d'offrandes à Brad Will, le cameraman américain abattu au cours de violents incidents entre les deux camps qui se disputent cette ville du sud de Mexique. Il n'y manque ni les pains ronds préparés pour les morts, ni les bougies palpitant dans la nuit, ni les pétales orangés des fleurs de cempasuchitl, dont l'odeur douceâtre attire l'âme des défunts. Ecrits sur papier rouge, ces quelques mots : "J'ai donné mon sang pour dire la vérité d'un peuple."

 

Will avait 36 ans. Sa silhouette élancée, ses yeux clairs, sa barbe blonde évoquent les christs aux traits suaves qui ornent les églises des villages indiens. Collaborateur d'Indymedia.org, un site d'information altermondialiste, il était arrivé à Oaxaca début octobre pour faire la chronique du "mouvement".

Deux balles de 9 mm - tirées, selon toute apparence, par des agents du gouverneur, Ulises Ruiz - ont fait entrer le gringo de New York au panthéon des martyrs mexicains. La liste des victimes est longue d'une quinzaine de noms, affirme l'Assemblée populaire des peuples d'Oaxaca, l'APPO, qui exige la tête du "tyran". Le Jour des morts, la population leur a rendu hommage en édifiant des autels dans le centre historique, quadrillé depuis dimanche 29 octobre par la police fédérale.

Le photographe Raul Estrella, du quotidien mexicain El Universal, se trouvait près de l'Américain lorsque les hommes de main de Ruiz ont tiré sur eux, vendredi 27 octobre, mais il a eu le réflexe de se mettre à couvert. Ce sont ses clichés qui ont permis d'identifier les quatre assaillants, des policiers en civil liés au Parti révolutionnaire institutionnel, dont deux ont été arrêtés jeudi 2 novembre. Il est là depuis cinq mois, il veut rester jusqu'au bout. Ses images racontent les cruautés et les fulgurances d'une rébellion urbaine sans précédent, par sa durée, dans l'histoire du Mexique.

"Ecrivez la vérité !", exhortent les rebelles, jeunes au visage masqué d'un foulard ou vieilles dames qui gardent dans leur sac des flacons de vinaigre contre les lacrymogènes. Dans la vaste troupe médiatique qui les accompagne, ils distinguent les "bons" des "mauvais" : les reporters du quotidien de gauche La Jornada sont applaudis en héros dans les rues, tandis que l'envoyé spécial de TV Azteca, une chaîne privée considérée comme "plus tendancieuse" que sa grande rivale Televisa, se fait insulter et bourrer de coups de pied.

A la première heure, les protestataires se ruent sur le quotidien régional Noticias, qui s'insurge depuis 2004 contre Ulises Ruiz, et qui n'a jamais connu autant de succès. Chaque matin, il publie à la une le nombre de "jours d'impunité" que le gouverneur, sourd aux pressions exercées sur lui par la Chambre des députés et le Sénat, a passés à son poste.

Enfin, il y a Radio Universidad, ultime porte-voix de l'APPO - qui a dû rendre toutes les autres stations qu'elle avait réquisitionnées. Dès le début de l'intervention des forces fédérales, les équipements ont été transférés dans l'enceinte de l'université autonome Benito-Juarez, dans le sud de l'agglomération, dont le territoire est en principe inaccessible aux policiers. L'APPO a multiplié les barricades alentour. Une tentative de la police fédérale pour les détruire a été repoussée, jeudi, à coup de pierres et de cocktails Molotov. Cette nouvelle bataille de rue a fait une dizaine de blessés, dont trois journalistes photographes.

Même si Ulises Ruiz a créé son propre outil de propagande, Radio Ciudadana (Radio Citoyenne), celle-ci ne parvient pas à supplanter sa concurrente, qui alterne consignes militantes, témoignages téléphoniques sur la répression et chansons mélancoliques. L'infatigable animatrice de Radio Universidad est une enseignante dont la voix lente et posée rappelle les dictées à l'école primaire. Mais la profesora réussit à passionner son auditoire en lui parlant de "ce respect que l'on éprouve pour nous dans le monde entier, et que nous avons construit tous ensemble".

 

Joëlle Stolz (Oaxaca, sud du Mexique, envoyée spéciale

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