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Mexique : la commune d’Oaxaca

Claude RIOUX – 30 novembre 2006

L’intervention des militaires mexicains, le 27 octobre, pour mettre fin à la révolte populaire dans l’État d’Oaxaca a eu des résultats mitigés. Au prix d’une vingtaine de morts, de centaines de blessés et de quelque 60 disparitions, le centre historique de la ville d’Oaxaca a été remis aux fortunés, aux touristes et aux policiers. La cité universitaire et des quartiers entiers demeurent cependant sous le contrôle du soulèvement populaire. Et c’est sans compter les centaines de villages où de nouvelles autorités autonomes ont vu le jour...

Le 22 mai 2006, plus de 12 000 maîtres d’école de l’État d’Oaxaca se mettent en grève, exigeant une hausse salariale et un réinvestissement massif dans les écoles. Le gouverneur Ulises Ruiz refusant de négocier, des milliers d’entre eux occupent le centre de la capitale. Le 14 juin, malgré une campagne de presse calomnieuse et après une violente intervention policière contre leur campement, la population s’insurge en faveur des professeurs et réclame la destitution du gouverneur Ruiz.

Une Assemblée populaire du peuple d’Oaxaca (APPO) - réunissant près de 400 syndicats indépendants, organisations populaires et indigènes, associations de quartiers et municipalités autonomes - a depuis lors littéralement entraîné l’ensemble de l’État dans la rébellion. Vidant les institutions formelles de leur contenu en instaurant un gouvernement par le bas, le peuple d’Oaxaca a entraîné le pays dans une profonde crise politique, qui vient s’ajouter à l’instabilité engendrée par la fraude survenue lors des élections présidentielles du 2 juillet 2006.

Oaxaca est un fief historique du PRI, l’ancien parti unique qui a cédé le pouvoir fédéral au PAN de Vicente Fox en 2000, après 70 ans de règne sans partage. Ici, le PRI continue à remporter chaque élection grâce à un système clientéliste musclé. État pluriethnique et multiculturel, abritant 16 peuples autochtones formant ensemble la grande majorité de la population, Oaxaca est un État pauvre : la source principale de revenus est l’argent envoyé par ses populations émigrées au nord du Mexique et aux États-Unis. En 1995, de crainte que le soulèvement zapatiste du Chiapas - l’État voisin - n’essaime aussi dans ces montagnes-là, le PRI lâche du lest en reconnaissant légalement la démocratie indigène. Le parlement local vote une loi dite « des us et coutumes », avec en arrière-pensée la ferme intention d’intégrer les communautés « autonomes » à sa clientèle électorale. Le gouverneur José Murat, bientôt remplacé par Ulises Ruiz à l’issue des élections frauduleuses de 2004, s’appuie pour cela sur des caciques indigènes, qui imposent aux villages leurs négoces avec des entrepreneurs véreux. De plus en plus de communautés se rebellent contre ces corruptions et, accusées de terrorisme1, sont en butte à une répression brutale. Des dizaines de paysans sont assassinés ou moisissent en prison pour avoir osé tenir tête aux notables du PRI. C’est de cette résistance que se nourrit l’actuel mouvement d’insurrection civile2.

L’APPO est sans doute une des plus importantes expériences d’organisation du mouvement social au Mexique depuis le soulèvement zapatiste du 1er janvier 1994. Comme en témoigne le fait que, plus d’un mois après la « reprise » de la ville d’Oaxaca par les forces de l’État mexicain, l’expérience d’organisation de même que les affrontements violents se poursuivent3, le soulèvement populaire aura des conséquences durables. En effet, plus qu’un feu de paille, l’APPO est en quelque sorte la cristallisation et le fruit de plus d’une dizaine d’années de luttes sectorielles (syndicale, paysanne, autochtone) d’abord menées en ordre dispersé, mais de plus en plus cimentées par une profonde volonté de transformation politique et sociale d’une partie importante de la société oaxaqueña.

L’analyste Luis Hernández Navarro souligne avec raison que l’APPO « synthétise la culture politique locale née des assemblées populaires, du syndicalisme enseignant, du communalisme autochtone, du municipalisme autonome, de la gauche radicale, des régionalismes et de la diversité culturelle de l’État »4. À partir d’une habile politique d’alliances, l’APPO a su construire un réseau de réseaux qui met de l’avant des initiatives audacieuses5, des actions de résistance et de désobéissance civile pacifiques. Le tout en réunissant dans un même mouvement des caractéristiques en apparence opposées : une direction collective et une pratique horizontale dans la prise de décision et une formidable discipline consciente, une unité d’action et une inventivité tactique ayant désarçonné à maintes reprises les forces répressives.

L’issue du conflit demeure certes incertaine, cependant l’État mexicain aura fort à faire s’il veut remettre en selle des institutions gouvernementales honnies pour ses pratiques de prédation, de népotisme et de corruption. Sur le plan proprement politique, les changements opérés par le soulèvement sont radicaux : des milliers de dirigeants et de dirigeantes nouvellement élus dans des municipalités se déclarant autonomes, un « conseil étatique » chargé d’assumer par en bas les fonctions habituellement dévolues à l’État6, une commission de sécurité sociale, une de développement communautaire et rural, et une autre encore de santé publique... Ces avancées, bien que partielles sur le plan social et éphémères sur une période longue de l’histoire, auront sans aucun doute des effets durables pour l’ensemble des mouvements sociaux mexicains.

L’auteur est éditeur (À bâbord !, Lux Éditeur)

NOTES 1. L’État d’Oaxaca abrite une demi-douzaine de guérillas, dont les plus importantes sont l’Armée populaire révolutionnaire (EPR) et l’Armée révolutionnaire du peuple insurgeant (ERPI). Ces organisations observent un cessez-le-feu depuis le début de l’Autre campagne des zapatistes. Les attentats commis à Mexico le 7 novembre 2006, revendiqués par une « Coalition révolutionnaire » dont personne n’avait entendu parler, sont probablement le fait de provocateurs encouragés par le gouvernement pour discréditer le mouvement. 2. Voir Nicolas Arraitz, « Le Sud mexicain se met en commune », CQFD # 37 : www.cequilfautdetruire.org 3. Le 19 novembre, une manifestation d’organisations de femmes dénonçant le viol d’une militante par des policiers a été brutalement réprimée. Le lendemain, 58 militants de l’APPO ont été blessés lors d’un affrontement avec la Police fédérale préventive. 4. « La APPO », dans La Jornada, 21 novembre 2006. 5. Telles l’occupation et la mise au service du peuple de nombreux médias d’information (radios et journaux). 6. Au plus fort du conflit, par exemple, l’APPO se chargeait de sanctionner les délits de droit commun, le plus généralement par l’assignation des coupables à des travaux d’utilité publique. Voir Christophe Koessler, « Le mouvement d’Oaxaca devient “gouvernement alternatif” », sur http://risal.collectifs.net.

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